Écrire pour découvrir : quand mes personnages me racontent leur histoire
Il y a quelque chose d'assez paradoxal dans ma manière d'écrire : je suis l'autrice de mes histoires, et pourtant, j'ai souvent autant envie que mes lecteurs d'en découvrir la suite.
Cela peut paraître étrange, formulé ainsi. Après tout, puisque je suis celle qui tient la plume, je devrais connaître chaque événement, chaque rebondissement, chaque décision de mes personnages, n'est-ce pas ? Eh bien… non. Et c'est justement ce qui me plaît tant dans l'écriture.
Aujourd'hui, j'avais envie de vous ouvrir une petite fenêtre sur mon processus créatif. Sur cette façon un peu particulière que j'ai de construire mes histoires, de les ressentir avant de les écrire et, surtout, de me laisser surprendre par des personnages qui semblent parfois n'en faire qu'à leur tête.
La musique, cette porte ouverte sur mon imaginaire
Si vous me connaissez un peu, vous savez probablement que la musique occupe une place importante dans ma vie. Mais dans mon processus d'écriture, elle est bien plus qu'un simple accompagnement. Elle est essentielle.
Je suis particulièrement sensible aux musiques instrumentales, aux bandes originales d'animation japonaise, aux compositions mélancoliques, féeriques, parfois empreintes de sonorités celtiques ou traditionnelles. J'aime les morceaux capables de raconter une histoire sans prononcer un seul mot. Ceux dont quelques notes suffisent à faire naître une émotion, un paysage ou un souvenir qui n'existe pourtant que dans mon imagination.
Pour Par-delà l'Invisible, par exemple, j'avais sélectionné plusieurs compositions de la bande originale de Fruits Basket (2019). Leur mélancolie, leur délicatesse et leur sensibilité correspondaient merveilleusement à l'atmosphère que je souhaitais insuffler à mon roman.
Aujourd'hui, tandis que je travaille sur Par-delà la Forêt, ce sont notamment les compositions de Kensuke Ushio pour Agents of the Four Seasons, ainsi que certaines chansons d'Arika, qui accompagnent mon imagination. Mais attention, je n'écoute jamais nécessairement une bande originale dans son intégralité. Je sélectionne chaque morceau avec soin, en fonction des émotions qu'il éveille en moi. Je constitue ainsi une sorte de palette musicale émotionnelle, dans laquelle je peux puiser au fil de mon écriture. Une musique peut m'inspirer une scène, une autre me permettre de comprendre la tristesse d'un personnage, tandis qu'une troisième fera surgir une émotion à laquelle je n'avais pas pensé.
Et parfois, il suffit d'un passage musical de quelques secondes pour que tout prenne vie.
Avant les mots, il y a les images
C'est généralement le soir, lorsque je me couche, que mon imagination devient particulièrement active. J'écoute de la musique et je laisse les scènes se dérouler dans mon esprit. Et lorsque je dis que je les imagine, ce n'est pas simplement une vague succession d'idées.
Je les vois véritablement comme des scènes de film.
Les décors, les lumières, les mouvements, les expressions des visages, les regards, les silences, les dialogues… Tout se met en place naturellement, comme si j'assistais à la projection d'une histoire dont je serais à la fois la créatrice et la spectatrice. Il m'arrive même de ressentir les émotions de mes personnages avec une telle intensité que certaines scènes me font pleurer. Oui, oui, vous avez bien lu ! Je peux pleurer devant une scène que je suis moi-même en train d'imaginer. Avouez que la situation a quelque chose d'assez cocasse ! (Rires.)
Pendant longtemps, j'aurais peut-être hésité à partager cette particularité. Après tout, pleurer devant sa propre imagination peut sembler un peu ridicule. Mais avec le recul, je me dis que c'est simplement ma manière de vivre mes histoires. Je ne me contente pas de réfléchir à ce que ressentent mes personnages. J'essaie de ressentir leurs émotions, de comprendre leur peine, leur joie, leurs hésitations ou leurs espoirs. Et ces émotions, je les conserve précieusement. Parce que ce sont elles que je chercherai à retranscrire sur le papier.
Retrouver une émotion plutôt qu'un souvenir
Le lendemain, lorsque je reprends l'écriture, tout ne se déroule pas forcément comme prévu. Il arrive que j'aie oublié une partie de ce que j'avais imaginé la veille. Un dialogue, un geste, parfois même une scène entière. Alors je réécoute la musique qui m'avait inspirée. Et très souvent, le déclic se produit. Pas nécessairement parce que je retrouve exactement les mêmes images ou les mêmes paroles. Parfois, la scène que j'écris est sensiblement différente de celle que j'avais visualisée. Mais l'émotion, elle, revient.
Cette tristesse particulière. Cette nostalgie. Cette tendresse. Cette douleur silencieuse. C'est un peu comme si la musique conservait une empreinte de ce que j'avais ressenti. Elle devient une mémoire émotionnelle, capable de me ramener vers l'état d'esprit dans lequel mon imagination avait commencé à construire la scène. Et finalement, je crois que c'est ce qui compte le plus pour moi.
Je ne cherche pas à reproduire exactement ce que j'ai imaginé. Je cherche à retrouver ce que j'ai ressenti.
Les mots viennent ensuite.
Des fondations solides, mais des personnages libres
Il y a une autre particularité dans ma façon de travailler : j'adore construire mes univers, mais je déteste planifier mes histoires dans leurs moindres détails. Cela peut sembler contradictoire, et pourtant, les deux approches cohabitent parfaitement dans mon esprit. Je peux passer des heures à réfléchir à la mythologie d'un monde, à ses traditions, à son histoire, à ses croyances, à son système de magie ou aux secrets enfouis dans son passé. J'aime établir des fondations solides, parce que la cohérence d'un univers est essentielle à mes yeux.
En revanche, lorsqu'il s'agit de déterminer à l'avance les relations entre mes personnages, leurs réactions, leur évolution ou chaque étape de l'intrigue, je me sens rapidement enfermée. Comme si le fait de tout prévoir retirait une partie de la magie. Bien sûr, lorsque je commence un roman, je connais généralement son point de départ. J'ai également une idée, parfois assez vague, de sa conclusion. Mais entre les deux ?
C'est une aventure.
Je préfère laisser l'inspiration me guider, découvrir les événements au fur et à mesure et accepter que certains éléments prennent une direction à laquelle je n'avais absolument pas pensé. On oppose parfois les auteurs « architectes », qui planifient minutieusement leurs récits, aux auteurs « jardiniers », qui laissent leur histoire se développer progressivement. Je me reconnais davantage dans cette seconde approche, du moins lorsqu'il s'agit de l'évolution de mes personnages et de l'intrigue. Car j'aime bâtir le monde dans lequel ils vivent, sans pour autant décider de chacun de leurs pas.
Quand mes personnages décident de changer de direction
C'est probablement l'un des aspects les plus amusants de mon processus créatif. Il m'arrive très souvent d'avoir une idée assez précise de ce qu'un personnage devrait faire… avant de découvrir, au moment d'écrire, qu'il ne fera absolument pas ce que j'avais envisagé. Et là, tout change. Une réaction inattendue modifie un dialogue. Ce dialogue transforme une relation. Cette relation ouvre une nouvelle possibilité narrative. Et soudain, mon scénario prend un chemin totalement différent.
Parfois, j'ai presque l'impression que mes personnages évoluent indépendamment de moi. Bien entendu, je sais parfaitement que je reste celle qui imagine et écrit leurs aventures. Mais lorsqu'on connaît intimement un personnage, ses aspirations, ses blessures, ses contradictions et son tempérament, certaines réactions finissent par paraître plus naturelles que celles que nous avions initialement envisagées. Alors, plutôt que de les contraindre à suivre un chemin prédéfini, je préfère les écouter.
Je les laisse me surprendre. Ce qui ne signifie pas que tout est improvisé sans réflexion, loin de là. Je veille toujours à la cohérence de mon univers et à la crédibilité des événements. Mais je refuse de sacrifier la spontanéité émotionnelle de mes personnages au seul prétexte qu'un plan aurait décidé du contraire. Et, bien souvent, ce sont justement ces changements imprévus qui m'apportent les plus belles découvertes.
Être autrice, lectrice et spectatrice de ses propres histoires
C'est peut-être ce qui résume le mieux ma relation à l'écriture.
Je veux découvrir la suite de mon histoire alors même que c'est moi qui suis en train de l'écrire.
Je sais, c'est assez paradoxal ! Mais je crois que c'est précisément ce sentiment qui me motive autant. Lorsque je construis un univers, je suis l'autrice. J'en imagine les fondations, les règles, l'histoire et les mystères. Quand je ferme les yeux, le soir, avec une musique en toile de fond, je deviens spectatrice. Je regarde les scènes se dérouler, j'observe mes personnages, leurs expressions, leurs gestes et leurs émotions. Et lorsque je prends la plume, je redeviens aussi lectrice.
Je veux savoir ce qui va se passer. Je veux découvrir comment mes personnages vont réagir, quelles décisions ils vont prendre, quelles relations vont naître, évoluer ou se défaire. Je veux être surprise. Je veux ressentir cette impatience que l'on éprouve lorsqu'on tourne les pages d'un roman passionnant, avec cette différence assez amusante que les pages suivantes n'existent pas encore. C'est à moi de les écrire !
Et c'est justement cette part d'inconnu qui rend l'aventure si merveilleuse à mes yeux.
Écrire, c'est aussi accepter de ne pas tout savoir
Je sais que cette manière de travailler ne conviendrait pas nécessairement à tous les auteurs. Certains ont besoin de connaître précisément le déroulement de leur intrigue avant de commencer. D'autres préfèrent travailler avec des plans détaillés, des fiches de personnages ou des structures narratives rigoureuses. Et c'est très bien ainsi.
Il n'existe pas une seule bonne manière d'écrire. Pour ma part, j'ai besoin de cette liberté, de cette spontanéité et de cet espace laissé à l'imprévu. J'ai besoin de pouvoir écouter une musique et me dire : « Tiens… Et si finalement ce personnage réagissait autrement ? »
J'ai besoin de pouvoir découvrir une scène bouleversante au détour d'une mélodie, même si elle n'était absolument pas prévue. J'ai besoin d'être émue, parfois jusqu'aux larmes, par ces êtres de papier qui occupent une place si particulière dans mon imaginaire. Parce qu'au fond, écrire n'est pas seulement, pour moi, une question de construction narrative. C'est aussi une expérience émotionnelle. Une aventure intérieure, faite de musique, d'images, de sensations et de découvertes. Alors oui, je façonne mes univers avec soin. Je leur donne une histoire, une mythologie, des secrets et des règles. Mais une fois les fondations posées, je préfère laisser mes personnages emprunter leurs propres chemins. Même lorsqu'ils me conduisent vers une destination que je n'avais pas envisagée.
Car je bâtis le monde dans lequel mes personnages évoluent, mais je découvre leur histoire en même temps qu'eux.
Et finalement, n'est-ce pas l'une des plus belles raisons d'écrire ?
Et vous, si vous écrivez, êtes-vous plutôt du genre à tout planifier ou à laisser vos personnages vous surprendre ? La musique occupe-t-elle aussi une place importante dans votre imagination ?
Je serais curieuse de découvrir vos propres habitudes créatives !
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